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Peter Doherty – La Vie Fantastique de la Poésie et du Crime

Peter Doherty, le rocker poétique légendaire expose son art à Montmartre à Paris. De quoi parle-t-il? Et comment ça se fait que Love Love est un des rares magazines à le voir et lui parler?

Nous sommes un mardi de décembre et je travaille de chez moi dans mon appartement parisien, en bonne citoyenne, en pyjama. Quand je reçois un message de Thomas Baignères me demandant si je veux interviewer Peter Doherty. Thomas sait que j’essaie de joindre Peter depuis plus d’un an maintenant. J’ai demandé son adresse à plusieurs personnes, en envoyant des magazines dans un endroit que je découvre plus tard n’être qu’un entrepôt. Je veux vraiment inclure l’art et les paroles de Doherty dans un magazine imprimé Love Love.

Peter Doherty – photo fixe Phillipe Fist, collage Lisa Marie Jarlborn

 

 

Alors quand Tomas m’envoie un message, je dis
Oui! Quand?
Thomas dit
Maintenant
Je dis
Quoi ? Où ?
Thomas dit
À la Galerie Chappe à Montmartre
Dans une heure
Je dis
Je serais là

Thomas Baigneres & Lisa Marie Järlborn, Galerie Chappe, Paris, Octobre 2020. Photo Alain Bibal

Je m’habille en un éclair, écris des questions et me mets dans l’ambiance avec certaines chansons de Doherty, envoie un message à ma petite équipe Love Love pour voir si elle peut aussi se préparer comme par magie en une demi-heure pour aider à prendre des photos et à enregistrer. Je suis nerveuse, stressée, super excitée et franchis ma porte. La Galerie Chappe se trouve à Montmartre, tout près du Sacré Coeur, au pied de l’un de ces escaliers montmartrois. Sa façade est toute peinte en argent. Katia de Vidas (la petite amie de Doherty et membre des Puta Madres), Thomas Baignères (musicien & poète), Alexandre Gilbert (le propriétaire de la galerie), le cinéaste Philippe Fist, le photographe Alain Bibal et quelques autres (journalistes, photographes) se tiennent dehors. Peter est interviewé à l’intérieur par la radio.

 

Katia de Vidas, Lisa Marie Järlborn & Thomas Baignères, devant la Galerie Chappe, photo Alain Bibal

Nous attendons dans le froid glacial, fumons des cigarettes et bavardons pendant un bon moment. Je suis encore gelée quand j’arrive enfin à voir Peter. Alain Bibal prend quelques photos de nous et je donne à Peter quelques magazines Love Love. Il le feuillette et semble l’apprécier instantanément. Même s’il dit qu’il va le lire avant de décider ce qu’il en pense !

Peter & Lisa Marie devant la Galerie Chappe, photo Jeanette Kohlin-Ficat
Peter avec Love Love #3, devant la Galerie Chappe, photo Alain Bibal

Peter porte des bottes de pluie. Sont-elles les mêmes que celles utilisées dans ces balades boueuses de Coachella  ? je me demande.. Il porte un manteau rustique résistant à la pluie. Il a l’air très campagnard. C’est peut-être la vie en Normandie, parce que c’est là qu’il vit ces derniers temps.

L’exposition à la galerie démarre le lendemain, même si très peu pourront la voir en raison du confinement. Elle est intitulée « The Fantasy Life of Poetry & Crime » et rassemble plus de trente peintures récentes de Peter. Nous entrons.

Peter boit une bière. Nous parcourons son exposition ensemble. C’est encore un peu brouillon, l’accrochage n’est pas terminé, mais l’œuvre d’art remplit bien l’espace. La couleur blanche est dominante, puis il y a le rose fluo, les jaunes, les verts, l’expression rapide du graffiti spray… Des pochoirs et des paroles tapées apparaissent partout, des dessins rapides au crayon, des contours de visages et de formes. Quelqu’un dit qu’il y a du sang sur l’une des peintures. J’essaye de le retrouver plus tard, mais j’oublie d’en parler à Peter.

L’interview a été tournée à la Galerie Chappe pour un épisode de LOVE LOVE TV. photo (fixe) Philippe Fist
Peter et Lisa dans l’exposition La Vie Fantastique de la Poésie et du Crime, Galerie Chappe, photo Alain Bibal

Il parcourt le magazine Love Love et reste bloqué sur les pages de l’illustrateur et artiste Neal Fox :

Peter : Elles sont incroyables. Neal Fox, ah ? Il y a Charles Bukowski ! Et Tom Waits !

LM : Ouais, il met ces artistes dans des situations inventées.

Peter : Il y a Mickey Mouse avec une arme à feu.

LM : Parce que Bukowski couche avec sa petite amie (Minnie Mouse), tu vois ?

Peter : Ha ha ha, et c’est Ginsberg ?

LM : Ouais, c’est Ginsberg qui fait un voyage aux champignons magiques avec Dionysos.

Peter : Il ne s’arrête jamais à propos des bites, n’est-ce pas Ginsberg.

LM : Et les trous de culs.

Peter : Des trous de cul ouais ouais.

LM : Il y a beaucoup de poètes beat dans le magazine. Comme Charles Plymell par exemple. Qui formait de grands amis avec Neal Cassady et Burroughs.

Peter : Ouais, il habitait dans cet étrange immeuble, quand Burroughs vivait à Paris, n’est-ce pas ? Dans cet étrange bâtiment près de la librairie, près de Shakespeare and co. Je pense que c’était le gars qui vivait là-bas, ils sont restés dans la maison ensemble et ils sont allés voir Céline lors d’une excursion d’une journée et c’était vraiment juste un vieil homme grincheux, une vieille baise.

(Je découvre plus tard par Charley qu’il n’était pas celui qui a rendu visite à Céline, donc qui était cette personne mystérieuse reste à découvrir).

Ensuite, nous nous asseyons pour commencer l’interview filmée pour Love Love Tv. Peter allume une cigarette.

LM : Quand as-tu su que tu étais un poète Peter ?

Peter : Eh bien, quand ma mère m’a dit que j’étais poète … je ne sais pas.

Bien avant que j’en sois un. J’ai eu un appel je pense.

LM : Te souviens-tu  de la première chose que tu aies écrite ? Était-ce une chanson ou un poème peut-être ?

Peter : C’est vraiment embarrassant mais je pense que j’avais deux ans ou un an et demi et ma mère me mettait au lit et elle a dit « pose la tête » et apparemment je me suis assis et je suis parti :

«Tête et lit, tête et lit»
(Head and bed en anglais, une rime).
Et j’ai appris mes premiers mots. C’est une histoire vraie.

LM : J’adore ça.

Je sais que tu aimes William Blake. Quelque chose de particulier de lui, comme un poème préféré ?

Peter : Celui sur le petit garçon “sifflant dans les prés sauvages” (Piping down the Meadows Wild)., tu sais euh.

Une vision de l’archétype rural.

LM : Je ne peux que me souvenir :
« Tigre ! Tigre ! feu et flamme
Dans les forêts de la nuit ».

Peter : Ouais, ça me fait penser au Mentalist maintenant.

LM : … Je ne connais pas, est-ce une émission de télévision ?

Peter : Oui, c’est une série sur un tueur en série et il est obsédé par  :
« Tigre ! Tigre ! feu et flamme
Dans les forêts de la nuit
Quelle main ou quel œil immortel »

Ensuite, nous terminons la citation ensemble :
“Put façonner ta formidable symétrie”

LM : As-tu d’autres grandes inspirations, des poètes ou peut-être des musiciens qui sont là-haut avec William Blake pour toi ?

Peter : William Blake est comme une figure de grand-père mystique que je ne peux pas vraiment toucher ou être avec. C’est assez éloigné. Le monde était un endroit beaucoup plus préservé. Et le genre de poésie qu’on écrivait, sur la liberté totale de la nature…Mais oui, il y a trop de gens avec qui je m’identifie vraiment et par qui je suis influencé. Beaucoup d’écrivains. Beaucoup de ce que j’appelle « Honky Noir ».

LM : C’est ce que tu as écrit sur Samuel Beckett (en aérosol néon rose sur l’une des œuvres de l’exposition).

Peter : Ce sont des gens comme Nelson Algren ou Dashiell Hammett. Tu connais Nelson Algren ? Il a écrit l’Homme au bras d’or. Il s’agit du rêve américain ou du cauchemar américain si tu veux. Et Hunter S. Thompson, tu connais  ?

LM : Oui, j’aime vraiment Hunter S. Thompson. Blake et Thompson étaient des illustrateurs comme toi, non attend… Thompson n’a pas fait ses propres dessins.

Peter : Non, c’était Ralph Steadman ouais. Mais ils ont travaillé étonnamment main dans la main. Je ne pense pas que jamais… ou Roald Dahl n’a pas fait ses propres photos, n’est-ce pas ? Je ne pense pas qu’il y ait jamais eu une plus grande réunion d’artistes en prose que Hunter S. Thompson et Ralph Steadman. Et ils étaient aussi de très bons amis.

LM : Tu peux nous parler un peu des tableaux de l’exposition ?

Peter : Ouais, je veux dire que je peux essayer. Il s’agit d’être en Normandie et dans un certain état d’esprit. « La vie fantastique de la poésie et du crime » telle qu’elle s’exprime dans, dirons-nous Maurice Leblanc. Mais si Maurice Leblanc était né 100 ans plus tard.

LM : Alors combien de temps a-t-il fallu pour les fabriquer ?

Peter : Je ne sais pas, une demi-heure.

LM : Oh, pour chacun ?

Peter : Non, je plaisante, je plaisante. Mais c’est un peu une course folle ces dernières semaines. Il y en a quelques-uns un peu moins récents. Ce sont principalement des pochoirs et des paroles de chansons que j’ai écrites récemment.

LM : Est-ce donc ton art de « confinement » ? As-tu été là-bas (en Normandie) pendant cette période ?

Peter : Ouais, en confinement total. C’est à quoi ressemble le monde maintenant.

LM : Où travaille-tu ? As-tu un atelier ?

Peter : Ouais, ce charmant gars qui s’appelle Frank, qui possède un restaurant à Étretat qui s’appelle La Marie-Antoinette, il m’a loué un petit espace, de l’autre côté de la vallée. Je pense qu’il finira par y vivre, mais pour le moment, c’est juste un immense entrepôt vide et froid. Alors oui, j’ai du rhum et certains de mes livres préférés et puis je me suis immergé dans le Honky Noir vraiment.

LM : Combien de temps dure une session de travail ? Peux-tu  y rester toute la journée ?

Peter : C’est le rêve, n’est-ce pas ? Pouvoir y passer trois ou quatre jours, comme avant. Mais je ne prends pas vraiment de drogue comme avant, donc je me sens un peu différent, je ne peux plus faire trois ou quatre jours, donc c’est plutôt, je ne sais pas, 40 heures… c’est un bon moment…

LM : 40 heures !

Peter : Ouais, 40 heures est un bon moment pour entrer dans l’espace, sans avoir à se soucier des chiens ou du monde extérieur et simplement rester coincé dans l’écriture et la lecture, boire et écouter le livre audio de ‘Dracula’ de Bram Stoker qui est un livre fantastique.

LM : J’adore ce livre.

Peter : Je ne peux pas en avoir assez de ce livre. Toute l’atmosphère.

LM : Cela m’a fait écrire dans mon journal de manière compulsive.

Peter : Ouais, ça te donne envie d’écrire des lettres aussi.

LM : Y a-t-il des films que tu aies vus récemment et qui t’aient plu ?

Peter : Je regarde des films modernes par intermittence. Mais je suis un peu obsédé par les films que je regarde. Je regarde les mêmes films encore et encore.

LM : Quels sont tes favoris ?

Peter : Beat the Devil de John Huston, avec Peter Lorre et Humphrey Bogart. C’est sur YouTube. Tu peux le regarder à tout moment. Et L’Homme au bras d’or, le film du livre. C’est l’une des rares fois où le livre est égalé en gloire par le film.
Et Le Faucon Maltais, le connais-tu  ?

LM : Non (embarrassée).

Peter : Si tu connais ! Il y a un faucon noir incrusté de bijoux et Humphrey Bogart joue Sam Spade, le détective privé. Il y a trop de films à regarder encore et encore et encore et encore. Alors oui, je plonge dans cette atmosphère et dans l’ambiance du film noir, j’adore ça.

Peter et moi nous levons et commençons à nous promener dans l’exposition, en parlant des œuvres de Peter.

LM : J’aime celui-ci, avec les dessins au crayon.

 

Peter : C’est Edward G. Robinson. C’est un acteur incroyable… il est sur le point d’être quelque part (montrant du doigt). Je vois donc beaucoup de films noirs et j’utilise les personnages qu’ils contiennent… des personnages que j’imagine peuvent m’être inspirés de livres que j’ai lus.

LM : As-tu fait des autoportraits ?

Peter : Eh bien, ce sont tous des sortes d’autoportraits… Je pense qu’il n’y en a qu’un qui ait vraiment commencé comme un autoportrait, mais il n’a pas fini comme tel. Qui est ici. (montre du doigt).

C’était ma silhouette et c’est aussi l’Homme au bras d’or. Et il y a Nico, je ne sais pas ce qu’elle fait là-bas…

“Self-portraits”

LM : Oh oui, je la vois.

Peter : Je suppose que ce mec-là est un peu un autoportrait, même s’il a les cheveux plus courts… mais il ou elle apparaît dans beaucoup de nationalités et d’apparences et de sexualités et il ou elle va être un personnage dans un futur livre que je n’ai pas encore écrit.

Et ça c’est Nancy Carroll, elle est cool.

LM : Alors tu vas écrire un roman ?

Peter : Nan, c’est un rêve, je n’ai pas vraiment la discipline ni la solitude, mais…

LM : Tu sais de quoi il parlerait ? Serait-ce à propos de toi ou serait-ce une histoire fictive ?

Peter : Oh, je ne voudrais pas spéculer…

LM : Tes mémoires ?

Peter : Ouais, je serais juste une version glorifiée de moi-même.

LM : À qui tu t’identifies dans un roman ?

Peter : Quand j’ai lu Brighton Rock pour la première fois, j’ai pensé que j’étais Pinky pendant un petit moment, mais ce n’est pas très ambitieux et pas très positif. Ce n’est pas un bon endroit où être, ce n’est pas une personne à vouloir être. Je ne sais pas vraiment, peut-être Humphrey Bogart dans Beat the Devil.

Seulement parce qu’il est juste dans une très mauvaise position et qu’il parvient d’une manière ou d’une autre à naviguer dans les eaux de l’éthique, bien qu’il ne soit pas vraiment éthique en fait, il veut juste faire un peu d’argent mais, il finit par agir bien à la fin…

Et ce n’est vraiment pas du tout un film noir, car il a une fin heureuse je suppose

LM : J’allais te demander ceci, ce qui est peut-être un peu présomptueux… tu es heureux Peter ?

Peter hésite.

Peter : On ne peut pas hésiter, n’est-ce pas ? Si on est heureux, on n’hésite pas. On sait  qu’on est  heureux.

Non, je suis un peu malade à cause de cette putain de camionnette qui a été prise par la mairie. J’ai toutes mes revues là-dedans et ç’aurait été parfait de te donner quelques trucs pour ton magazine. Ça me fait chier aussi avant de rentrer en Normandie, on doit trouver la camionnette, donc c’est juste une complication personnelle, mais euh je suis assez content ouais.

Je sais ce qu’est le vrai bonheur et j’ai hâte de le ressentir à nouveau bientôt.

LM : Que penses-tu que l’amour soit ?

Peter : Qu’est-ce que tu penses que l’amour soit ?

LM : Je pense que c’est quelque chose d’inexplicable…

Peter : Et bien voilà, ce n’est pas vraiment une réponse.

LM : Et bien c’est juste invisible tu sais, c’est comme l’âme, tu sais qu’elle est là mais tu ne sais pas ce que c’est.

Peter : C’est ce que tu penses ou c’est ce que tu sais ?

LM : Je dis juste ce que je pense en ce moment, comme je ne sais pas, absolument pas, j’improvise juste.

Peter : L’amour est l’improvisation…

LM : Peut-être que l’amour est le bonheur… Je pense toujours que lorsque je demande aux gens s’ils sont heureux, peut-être que les gens qui ont beaucoup d’amour dans leur vie ou qui se sentent aimés ou aimants en ce moment se sentent heureux.

Peter : Je pense que c’est très édifiant.

LM : Si vous n’avez pas d’amour autour de vous, vous pouvez sentir que la vie est un peu sans valeur.

Peter : Et plus encore, comme si vous voyez l’amour et que vous reconnaissez l’amour et que vous savez ce qu’est l’amour mais que vous ne savez pas vous aimer… c’est ce qui crée la haine je pense. Sachant que quelque chose existe et que vous ne pouvez pas l’avoir.

LM : La jalousie. C’est dur, c’est comme quand tu as été largué et que tu ne voies que des couples partout … eh bien ça m’est arrivé, je ne sais pas si ça t’arrive ?

Peter : Nan ! Je te souhaite plus de chance hein. Non, cela me remplit de joie de voir des couples heureux. Ou bien… Comment osent-ils être heureux ?

LM : Cela me remplit de joie de voir autant de machines à écrire.

Peter : Je sais ! Et bien c’est le même pochoir mais j’ai un peu une collection… c’est un de mes secrets coupables, ma collection de machines à écrire… j’en ai 140.

LM : Vraiment !

Peter : Ouais. J’aime tes chaussures.

LM : Oh merci, j’ai plein de feuilles ici.

Peter enlève les feuilles de sous mes chaussures.

Peter : Je vais t’envoyer des trucs pour ton magazine.

Peter feuillette le magazine encore

Peter : C’est sympa de voir ce genre de magazine. Je sens qu’on a une affinité…

 

Peter devant la Galerie Chappe, photo Alain Bibal

L’exposition ouvre ses portes à la Galerie Chappe pour une prolongation jusqu’au samedi 30 janvier, 2020, 14h-20, tous les jours.
21 rue Chappe, 75018 Paris  

Une version vidéo de cette interview est maintenant disponible sur LOVE LOVE TV!